Normalzeugnis Zeugnis
E. F. A. de Vitrolles, Mémoires (Farel 1, 112)
Le séjour de M. Mounier à Weimar ajoutait un nouvel intérêt aux excursions que je faisais avec le prince Emmanuel de Salm. J’avais en outre ébauché quelques relations avec les hommes célèbres de cet résidence, et surtout avec le grand Gœthe. Herder parlait mal le français et vivait fort retiré. Je le vis à peine. Wieland, qui se prétendait le Voltaire de l’Allemagne, était embarrassé dans la conversation française parce qu’il mettait trop de prétention à le bien parler ... Je commençais à savoir assez passablement l’allemand; mais je n’osais pas me risquer à le parler avec ces maîtres du beau langage. Gœthe avait plus de simplicité, de bonhomie, et des volontés particulières pour moi. Il parlait le français très couramment, et il se plaisait à la conversation des jeunes gens.
Il ne pardonnait pas à nos compatriotes de ne le connaître que par son petit roman des passions du jeune Werther. Tous les Français qu’il rencontrait lui faisaient compliment de cet ouvrage, et de celui-là seul. Encore ne le connaissaient-ils que par de mauvaises traductions. J’ai gardé longtemps le souvenir de ces intéressantes conversations où Gœthe se plaisait à instruire ses humbles auditeurs. Je n’en citerai qu’une. Il me parlait un jour de la renaissance des lettres en Allemagne; il disait à ce sujet que tous les peuples avaient, comme les particuliers, une éducation qui leur était propre; qu’elle dépendait de toutes les circonstances qui accompagnaient leurs débuts dans la vie, et de l’époque où leur société avait pris sa forme et sa consistance.
« Vous autres Français, continuait-il, vous vous êtes formés sous les auspices de la chevalerie et de l’amour. Vos premiers poètes ont chanté l’un et l’autre. Ce caractère primitif reste imprimé dans votre littérature comme dans vos mœurs. Vos tragédies sont pleines de sentiments de fierté et d’honneur, et ne peuvent pas se passer d’amour. Chez nous autres Allemands, les discussions qui accompagnèrent les guerres entre l’Eglise et l’Empire, appuyées de toute la théologie de la Réforme, avaient donné à notre littérature quelque chose de lourd et de pédantique. Il était difficile d’en sortir. Mais nous nous sommes entendus, par un heureux accord, pour combattre ces influences anciennes. Nous avons tâché de nous faire légers. Quelques-uns ont dépassé le but; le plus grand nombre ne l’a pas atteint. Cependant, nous avons donné un mouvement, et pour ainsi dire, un rythme nouveau à nos productions. »
Il passait ensuite en revue les conditions d’existence en Angleterre, en Italie, en Espagne, etc., et il montrait comment leurs littératures étaient l’expression de leur vie politique, aux siècles où ces différents pays s’étaient formés.
Une autre fois, il me raconta l’espèce de défi qui avait fait naître deux charmants ouvrages. Voss et lui se demandaient s’il serait possible de peindre les idées et les mœurs modernes avec la même simplicité que dans les narrations de la Bible ou dans celle d’Homère. Chacun l’entreprit de son côté. Voss peignit dans sa Louise, avec une grâce parfaite, le mariage de la fille d’un ministre protestant, et Gœthe écrivit avec un naturel admirable son petit poème d’Hermann et Dorothée, où il semble avoir résolu dans la perfection le problème qu’ils s’étaient posé.
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